À propos de la langue créole – en Haïti
Nous sommes à l’heure des rentrées académique, littéraire et autres. Beaucoup d’écoliers, d’élèves, d’étudiants, et d’adultes qui les accompagnent, reprennent les routes de l’école. Et le créole, dans nombre de milieux, fait partie des matières enseignées, avec une littérature créative, dynamique. Quelques mots à propos de ces ensembles de langues et en particulier à propos du créole parlé, écrit et enseigné en Haïti.
Colonisation et créolisation
Le terme « créole », comme on le sait, vient du portugais crioulo, et delà, il passe en espagnol sous le vocable « criollo », pour désigner un Noir élevé chez le Maître. On sait aussi que les marchés européens d’esclaves, même au moyen-âge, ne comportaient pas que des Blancs, mais aussi des Noirs probablement en raison des musulmans, qui trafiquaient déjà des Noirs (comme des Blancs d’ailleurs), trafic relayé et intensifié, pour ce qui a trait aux Noirs, avec la présence portugaise en Afrique subsaharienne. Bien avant le commerce triangulaire à proprement parler, il y avait donc des Noirs achetés comme des domestiques dans des familles en Europe, en particulier au Portugal et en Espagne.
Le terme « crioulo » du portugais et « criollo » de l’espagnol est repris en français au XVIIe siècle pour désigner un Blanc né dans les colonies. Par la suite, il désigne à Saint-Domingue, aujourd’hui la République d’Haïti, en Guadeloupe, La Martinique, La Réunion, et les Seychelles tout natif de la colonie indépendamment de sa couleur de peau. Les langues nées dans le contexte colonial sont aussi appelées créoles.
Il en est du créole par rapport à certaines langues européennes comme de ces dernières par rapport au latin des militaires, puis de Cicéron et autres classiques dans sa rencontre avec les langues locales antérieures aux conquêtes romaines. Les unes comme les autres émergent progressivement à partir de ces rencontres – d’abord avec des gens plutôt de basse extraction, de peu de culture, des marins, des soldats, puis avec des gens plus ou moins cultivés, connaissant plus ou moins bien les langues européennes dominantes.
Nous entendons alors par langue créole, ce parler qui prit naissance dans la plupart des colonies des pays occidentaux à partir de certaines langues européennes dans leur rencontre avec le parler local et autres langues apportées par les personnes esclavisées.
Il existe donc un ou des créoles liés au portugais (à Macao, en Inde, à Curaçao, Casamance, au Cap-Vert), un autre lié à l’espagnol (en Colombie, à Curacao), d’autres liés à l’anglais (au Sierra Leon, Surinam, à la Jamaïque – et le pidjin english au Nigeria par exemple). Il existe également un créole découlant du hollandais (au Surinam) … et d’autres enfin (comme à la Martinique, la Guadeloupe, Haïti, l’Île Maurice, Rodrigue, Seychelles et La Réunion) résultant du français et autres dialectes autrefois parlés en France.
Le créole est alors pratiqué surtout dans les milieux (autrefois) victimes de la colonisation - et aujourd’hui même en Europe en raison de la présence d’anciens colonisés sur le continent européen. Et rien qu’en Amérique, il est la langue ordinaire d’une masse parlante qui tourne autour de plusieurs millions de personnes, dont une dizaine de millions d’Haïtiens.
Des langues jeunes, qui se ressemblent, mais tout en ayant des différences
Les langues créoles sont toutes jeunes et en général, toutes dominées par une ou plusieurs autres langues souvent officielles. Elles ont toutes un fond commun (contexte de leur naissance, leur jeunesse), mais ont aussi des différences, dues en partie au fait que les colons comme les personnes esclavisées arrivaient de milieux différents avec des parler différents. Il est d’ailleurs normal qu’à l’intérieur d’un même pays, une même langue comporte des nuances selon qu’elle est parlée au nord, à l’est, à l’ouest ou au sud. La langue prend souvent la couleur de la région, du climat, du genre de vie en usage. Aussi Jean Targète, par exemple, un Haïtien qui travaille ces questions, explique-t-il, que ce serait une erreur de confondre le créole haïtien, martiniquais, guadeloupéen, guyanais, seychellois, réunionnais ou mauricien avec les langues pidginisées comme le créole portugais du Sri Lanka, le créole anglais d’Hawaï ou le créole espagnol des Philippines. Si les créoles haïtien, guadeloupéen et martiniquais ont beaucoup de ressemblances, ils sont assez éloignés de celui des Mauriciens ou des habitants de Sainte-Lucie par exemple.
Cela étant, les créoles martiniquais, guadeloupéen et guyanais sont moins proches du français que le créole haïtien. Contrairement au créole haïtien, ces créoles ont bénéficié de nouveaux apports linguistiques avec l’arrivée des engagés rapportés dans ces Iles à la suite de 1848, date de la dernière abolition de l’esclavage par la France, Alphonse de Lamartine étant président de la République.
Les créoles sont enseignés à l’école, en particulier le créole haïtien qui, depuis les années 1980, a une orthographe officielle, et qui est enseigné non seulement en Haïti, mais encore dans certaines universités aux États-Unis. Depuis 2014 il existe une Académie créole à Port-au-Prince avec avec un Conseil d’Administration élu théoriquement tous les deux ans. On vient de créer tout récemment, au Canada, un Institut de langues créoles. Il existe aussi en France depuis 2001 un CAPES de créole, c’est-à-dire un certificat d’aptitude obtenu à l’issue d’un concours pour enseigner dans les collèges et les lycées.
