Optiques et points de vue

Optiques et points de vue

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De Leslie Gelin Transmis par Jorel


Aujourd’hui, le miroir s’est brisé. Port-de-Paix devient désormais un espace imprécis et confus, un navire à la dérive, libre de toute pensée directrice et dépouillée de son précieux système de valeurs. Devenue l’ombre d’elle-même, méconnaissable sous les assauts de l’abandon, la cité semble capituler en silence, s’avouer vaincue et se rendre sans combattre.
 Comment expliquer une telle dérive pour la cité de Capois-la-Mort, cette terre de fureur et de liberté qui, hier encore, faisait la fierté absolue de toutes ses filles et de tous ses fils ?
Nous nous proposons,sans vouloir détenir le monopole de la vérité, d’analyser une telle dérive, partager notre compréhension de cette situation qui interpelle et faire des suggestions opportunes pour un changement alternatif.
1986 reste dans l’histoire de ce pays une date charnière où tout a commencé à se dégringoler. Cette année demeure gravée dans la mémoire de notre terre comme le point de bascule, le moment charnière où les digues ont rompu . A Port-de-Paix, c’est après les évènements de 1986 que la citoyenneté a commencé à perdre progressivement son contenu. La jeunesse, privée de boussole et d’horizons fertiles, assiste impuissante à la prolifération des « écoles-borlettes », ces simulacres de savoir qui marchandent l’avenir au lieu de le bâtir. Elle perd progressivement ses références. La croissance de la population et, conséquemment, la promiscuité étouffante et la prostitution qu’elle entraînait ont brisé toutes les chaînes de valeurs et désacralisent les fondements historiques, culturels et sociaux de la communauté. La délinquance a cessé d’être seulement juvénile pour s’étendre, à l’instar d’un virus, à toutes les strates de la société, normalisant ainsi le chaos.

Les nouvelles familles, souvent nées de la précarité et dépourvues de repères intellectuels, moraux  ou civiques, ne parviennent plus à assumer leur rôle de gardiennes des valeurs et de leur reproduction, à cause de la faiblesse de leurs membres due à leur manque de niveau et de motivation.

 L’Église, après l’immense espoir déçu de la théologie de la libération portée par les Ti Komite Legliz (TKL),ne peut plus assumer son rôle de couloir de transmission des valeurs. Elle a perdu son rôle de guide moral. Pire encore, elle s’est parfois métamorphosée en parti politique, composant avec les bourreaux du statu quo au détriment du salut des âmes et de la justice sociale. L’autel est en conséquence déshonoré.

Les voyages clandestins et/ou légaux vers les États-Unis ou les îles Bahamas réduisent la force et l’influence de la famille pour protéger ce que j’appellerais le pacte de co-responsabilité interinstitutionnelle entre la famille, l’école et l’église. La ville se dégrade au fil de l’histoire au point qu’il n’existe plus de beaux quartiers résidentiels ou de belles places publiques florissantes où la communauté se rassemble pour célébrer la vie. La laideur physique de la ville de Port-de-Paix devient  le miroir de notre propre déchéance .

Les populations migrantes ont largement contribué à cette dérive à côté des sérieux problèmes de gouvernance que l’on connait et qui ont lui ont ouvert la voie.
Ce sont les déplacés climatiques, ces fils et ces filles de nos campagnes, chassés de leurs localités par une nature devenue  cruelle. Les changements climatiques ont stérilisé leurs domaines agricoles, transformant les promesses de récoltes en poussière et décimant l’élevage qui constituait leur seule épargne. En perdant leur pouvoir économique, ces exilés de la terre ont aussi perdu leur boussole. Ils arrivent en ville non par choix, mais par contrainte de la misère, transmutant leur savoir-faire paysan en une quête de survie urbaine désordonnée.
À ce drame de la nature s’ajoute celui des hommes : les migrants de la terreur, Les Réfugiés de la Fureur. Fuyant la violence aveugle et le sang versé par les gangs armés qui ensanglantent d’autres régions, ils ont choisi Port-de-Paix comme un refuge de la dernière chance. Ils entrent dans la ville parfois sans même savoir où aller, où se réfugier.
Le sentiment d’appartenance ne naît pas de leur comportement ni ne guide pas leur action. Le drame scientifique et humain de cette mutation réside dans l’absence d’ancrage. Comment demander à celui qui a tout perdu, et qui ne voit dans la ville qu’un campement de fortune, d’en prendre soin comme d’un patrimoine surtout lorsque la loi n’est pas appliquée par les responsables ?

La sous-culture du migrant est une culture du provisoire. On ne bâtit pas l’avenir là où l’on ne fait que passer ou se cacher. Privée de cette sève essentielle qu’est le sentiment d’appartenance à la communauté, et abandonnée par des édiles qui observent le désastre sans boussole ni pensée directrice, Port-de-Paix ne s’agrandit pas : elle se perd dans le chaos, chaque nouvel arrivant devenant, malgré lui, un poids supplémentaire sur une structure déjà prête à éclater.
Une ville n’existe pas dans le vide. Elle ne surgit jamais du néant. Elle ne se résume pas non plus seulement à un assemblage de maisons alignées ou désorganisées, une foule d'hommes et de femmes en perpétuel mouvement. Une ville est d’abord et avant tout une idée, une pensée, un projet, une construction intellectuelle, sociale et morale, un souffle de l'esprit suspendu à la  conception d'une civilisation. Elle n’est pas statique, elle se dynamise en s’ajustant sous la pression des conjonctures. Elle est un texte vivant qui exige au quotidien une certaine réécriture, une mise à jour constante au fil de son histoire, en mettant en prétexte les besoins des générations qui se succèdent sans jamais rompre le fil invisible de sa pensée originelle.
Mais la cité n’est pas immuable. Son cap dépend de la boussole de ses élites, de leur vision ou, parfois, de leur tragique absence. Une communauté porte toujours l'empreinte, glorieuse ou misérable, de ceux qui la guident. Lorsque les élites abdiquent ou s'égarent, le gouvernail échappe aux mains des dirigeants laissant la place à l'anarchie des groupuscules, ces enfants de la confusion nés des conjonctures sombres alimentant les nouveaux sites arbitrairement habités.
 Comme toute civilisation, une ville peut mourir à petits feux. Son agonie est d'autant plus terrible qu'elle est invisible alors même que son espace physique peut bien continuer à supporter le va-et-vient et les interactions des hommes. Si son système de valeurs s'effondre, elle n'est plus qu'un « lakou san baryè ». Aucune cité ne peut survivre lorsque son âme se noie dans l'indifférence des uns et l'égocentrisme des autres.
Port-de-Paix, la fière et historique cité de Capois-la-Mort, n'échappe pas à cette approche. Elle balance aujourd'hui entre le poids de son héritage héroïque et le défi de sa réinvention.
Autrefois, le seuil de la maison port-de-paisienne était le prolongement d’une politesse partagée. On se saluait, on se reconnaissait, on prenait soin du morceau de rue qui nous faisait face. Aujourd’hui, le tissus social disparaît progressivement. Les immondices qui s’accumulent aux coins des rues ne sont que la matérialisation physique de nos distances morales. Quand le caniveau du voisin déborde et que l’on s’en détourne en fermant sa fenêtre, ce n’est pas seulement de l’eau sale qui coule, c’est notre humanité commune qui disparaît.

Sur le plan économique, la ville est devenue un immense marché à ciel ouvert, mais un marché sans boussole. L’activité économique, au lieu d’irriguer la cité, l’étouffe. L’anarchie des étals informels, les grosses parapluies ( ou parasols ) en plastique qui masquent les façades historiques de nos anciens édifices, le refus de contribuer à l’effort collectif par l’impôt local : tout cela dessine une économie de la survie immédiate, au détriment de l’avenir. Les petits marchands en étalant ainsi leurs produits sans tenir compte des exigences de l’urbanisme ont opéré une violence incroyable sur la mémoire de la ville et sur sa civilisation. Une ville lamentable est une ville où l’argent circule dans la poussière sans jamais servir à paver la route.

Pourtant, nommer ce désastre n’est pas un aveu de capitulation, mais le premier cri du réveil. Reconnaître l’étendue des ruines, c’est mesurer la hauteur du chantier qui nous attend pour réinventer notre destin et rebâtir, sur ces décombres, le foyer de notre dignité retrouvée.
Devant ce naufrage qui semble programmé, un sursaut municipal devient impératif. L’administration de la ville ne peut plus se draper dans le manteau de l’impuissance. Le phare était, certes, éteint mais il s’avère urgent de le rallumer. Si le citoyen s’est égaré, c’est aussi parce que les autorités ont éteint le phare qui devait le guider. Les administrateurs de Port-de-Paix doivent opérer une révolution de posture. Ils ne doivent plus être des spectateurs assis dans des bureaux poussiéreux, mais les architectes d’une renaissance.

Pour replacer la ville dans ses valeurs, leur action doit se reposer sur une fermeté qui inspire le respect, et non la peur. Cela ne pourra pas se faire sans une bonne pédagogie. J’en proposerais quatre : une pédagogie du civisme, une pédagogie de L’exemplarité, une pédagogie de l’action et celle de la rigueur juste.
L’Éducation par la Pédagogie Civique : Les administrateurs doivent lancer de grandes campagnes de réhabilitation de la citoyenneté. Il faut réapprendre aux jeunes et aux moins jeunes à aimer leur ville à travers des gestes simples. Les autorités doivent aller au-devant de la population, non pour faire des promesses, mais pour sceller un pacte de co-responsabilité.

Rétablir le Contrat de Confiance (L’Exemplarité) : L’administration doit prouver sa propre citoyenneté. Que chaque centime collecté devienne une lampe qui s’allume, un trou qui se bouche, un arbre qui pousse. C’est en voyant la transparence de l’État municipal que le citoyen retrouvera le goût du civisme. Pour que le citoyen paie ses taxes ou respecte la propreté, il doit voir que chaque centime collecté est visiblement réinvesti dans l’éclairage, le pavage ou la gestion des déchets. L’administration doit briller par sa transparence et sa rigueur, devenant ainsi le miroir dans lequel la population a envie de se regarder.

La Pédagogie par l’Action : Il faut descendre dans l’arène, réinvestir les écoles, les places publiques, non pour faire des discours, mais pour réapprendre les gestes qui sauvent une ville.

La Rigueur Juste (La Fin de l’Impunité)
 L’amour d’une cité se mesure à la force de ses règles. Quand l’incivisme devient la norme, la vertu devient une faiblesse. Les administrateurs doivent oser sanctionner, avec justice mais sans fléchir, ceux qui vandalisent le bien commun. L’amour d’une ville se mesure aussi au respect de la rigueur de ses lois. Les administrateurs doivent restaurer l’autorité de l’État et de la municipalité. L’impunité tue la citoyenneté : quand l’incivisme n’est pas sanctionné, le citoyen honnête se sent floué. Il faut redessiner les contours de l’ordre urbain pour que la clarté et la discipline redeviennent la norme.
En mariant la prise de conscience du citoyen et le réveil courageux des administrateurs, on pourra s’écarter progressivement du risque de la d’échéance anarchique et Port-de-Paix ne sera plus un espace imprécis, une ville qui cède et qui se meurt, mais une terre qui se réapproprie son histoire et ses valeurs, prête à offrir à nouveau à ses enfants le plus beau des spectacles. C'est à ce prix, et à ce prix seul, que Port-de-Paix retrouvera sa dignité.
Port-de-Paix, ce 16 juillet 2026
Leslie Gélin
Libre penseur