Optiques et points de vue

Optiques et points de vue

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De Patrice Dalencour Transmis par Jorel


        Difficile de formuler une réponse optimiste tant les clivages socio-culturels sont grands. Et le fossé s’élargit si on introduit la variable politique. Envisageons d’abord l’éducation dans sa dimension exclusivement familiale, au minimum, monoparentale, en deçà de toute interaction institutionnelle de type église ou école. Elle est composée de l’héritage d’un capital culturel plus ou moins instruit ou savant, fréquemment porteur d’opinions toutes faites, de croyances et de préjugés. Cet héritage constitue un habitus, au sens que donne à ce concept le sociologue français Pierre Bourdieu. Il ne faut pas confondre ce concept avec celui d’habitude : celle-ci a un caractère conscient, même si nous n’y pensons guère. Par contre, un habitus sculpte ou modèle notre personnalité, il oriente nos goûts, nos préférences et jusqu’à nos façons de nous comporter. Nous avons donc intériorisé tout cela sous l’effet de notre éducation et de nos expériences de la vie en société. Alors, bien avant les facteurs institutionnels, les vecteurs clandestins de division constituant les habitus des différentes strates de la population sont déjà à l’œuvre. Et c’est sur eux que viennent se greffer les effets de la scolarisation (ou de la non-scolarisation, comme dans le cas des « restavek ») avec les particularités propres aux différents types d’écoles.
Les types d’écoles en Haïti
        On peut les classer selon leur statut administratif et de gestion, ce qui englobera la distinction entre le secteur public et le secteur privé. Il est aussi possible de le faire selon les niveaux d’enseignement : préscolaire, fondamental, secondaire, technique et professionnel, supérieur et universitaire. Et on notera au passage que le parcours effectué est en lui-même différentiateur. Avoir ou non bénéficié de l’éveil qu’offre le préscolaire n’est pas sans influence sur la suite de la trajectoire individuelle. Questionner la qualité de ce qui s’attribue le nom d’école préscolaire nous introduirait dans un labyrinthe dont il serait impossible de trouver la sortie. Ses innombrables embranchements et ramifications sont d’une tragique efficacité discriminante.
        Selon leur statut de gestion, on distinguera les écoles publiques financées et gérées par l’État. Elles ont fait beaucoup parler d’elles négativement ces dix dernières années en raison soit des conflits avec les syndicats qui les ont paralysées soit à cause de l’absentéisme sans vergogne de leur personnel enseignant. Conséquences : une aveugle passion égalitariste a plus d’une fois poussé les lycéens à tenter par la violence de fermer les collèges privés afin que tout le monde soit logé à la même enseigne.
        On s’arrêtera ensuite aux établissements à vocation éducative du secteur privé qui représentent autour de 90% du parc scolaire. Il y a celles purement laïques, à but lucratif ou non, crées et gérées par des particuliers qui en sont généralement propriétaires. Leur reconnaissance par le ministère de l’éducation nationale et de la formation professionnelle n’est pas garantie. Puis viennent les écoles dites communautaires créées par des associations de parents ou des ONG. Et pour clore ce registre, mentionnons les écoles internationales aux programmes et diplômes étrangers (français ou américains) Citons ensuite les écoles presbytérales et congréganistes rattachées à l’église catholique. Les écoles épiscopales, relevant de l’église épiscopale d’Haiti, avec, en plus du fondamental, l’important et prestigieux Collège Saint-Pierre, l’école professionnelle Sainte-Trinité, l’école de musique du même nom, berceau du renommé Orchestre Philharmonique de la Sainte-Trinité (OPST) . Différentes écoles protestantes rattachées à l’église de tel ou tel pasteur et dont la qualité et le sérieux dépendent de la compétence et de la moralité de ce dernier. Enfin, impossible de passer sous silence ce qu’on désigne communément sous l’appellation générale d’« écoles borlettes » (jeu de hasard), véritables escroqueries à enseigne pédagogique.
        Il est certain que la perception et l’estime de soi sont corrélées au classement de l’établissement fréquenté sur l’échelle subjective de ce qu’on pense être le regard de son environnement social sur ce dernier. De la sorte, le type de scolarisation reconduit ou renforce le sentiment d’appartenance à des sous-groupes sociaux et les associations d’anciens élèves s’efforcent d’édifier des solidarités sur ces socles discriminants. C’est ainsi que s’opère très vite dans les esprits un clivage entre les populations scolarisées.
        Un rappel historique peut être éclairant.
       
        Avec les premiers gouvernements haïtiens, tant du nord christophien que du sud républicain, l’école est un privilège réservé aux fils des dignitaires et grands serviteurs de l’État. Après le Concordat de 1860, des congrégations catholiques s’installent et ouvrent des établissements d’enseignement dans le but de former des élites chrétiennes. Très recherchée pour la qualité de leur enseignement, elles deviennent, pendant des générations la chasse gardée des classes bourgeoises principalement urbaines. On s’y relaye de mère en fille et de père en fils. Dans les années 1970 commence une sorte de rééquilibrage, car ces écoles, comparativement, ne sont pas les plus chères. Mais très vite les catégories les plus fortunées réaffirment leur différence en réorientant leurs enfants vers des écoles dites internationales préparant à des diplômes français ou nord-américains. Une manière plus ou moins consciente de maintenir la distance d’avec les classes populaires.
        Si les écoles congréganistes catholiques ont toujours une place et un rôle déterminants dans l’organisation et l’orientation du système, notamment en maintenant une exigence de niveau et de qualité, numériquement leur place a régressé, tombant à 24% des écoles contre 35% de protestantes et 29% de non confessionnelles. Alors, ceux qui se plaisent à vociférer contre une école haïtienne à deux vitesses, sont bien en-deçà de la réalité, celle d’une école à multiple vitesses, et pour filer la métaphore mécanique, à double différentiel.  
        Cette école dément sans cesse les approches idéologiques des décideurs. Par exemple, avoir cru naïvement qu’il suffisait d’exiger l’enseignement du créole pour réduire les inégalités socio-culturelles. Dans les faits, la pratique orale et écrite du créole complétée par la fréquentation de la littérature disponible en cette langue a été le fait quasi exclusif des écoles privées « de qualité », pas de la majeure partie des établissements publics. Ceci montre de manière significative que le facteur pédagogique et les conditions matérielles de l’apprentissage l’emportent largement sur le rapport à la langue première lorsqu’il s’agit de faire de celle-ci un usage académique, forcément différent de celui de la famille et de la rue. Et ceci devrait amener à reproblématiser, en privilégiant la dimension didactique, les débats sur l’acquisition de notre deuxième langue nationale, le français. Il ne faut pas se voiler la face devant la bi culturalité de notre société, malgré les plages communes aux deux univers mentaux. Il en résulte d’ailleurs la rareté des véritables bilingues, c’est-à-dire des personnes capables de penser et de s’exprimer dans les deux langues, avec une aisance comparable, sur tous les sujets les intéressant. Généralement c’est une confortable diglossie (hiérarchisation, détention de pouvoir, spécialisation fonctionnelle) qui est la règle, même chez les lettrés. Inutile dans ce cas de trop s’arrêter au projet de livre unique « liv inik » (inique ?) qui présente sans doute un intérêt pour quelques maisons d’édition et de probables bénéficiaires de ristournes. Les moins favorisés butteront probablement sur cette limite tandis que les autres la franchiront paisiblement. On aura simplement apporté un nouveau dénominateur au commun diviseur.

Abordons enfin, sans prétendre le résoudre, le très complexe problème de l’identité personnelle, nécessairement inscrite dans une définition sociale de soi. Haïti est née de la révolte   de déportés africains et de leurs descendants esclavisés. Le triomphe de sa révolution est célébré comme l’universalisation concrète du premier article de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Elle se dit donc légitimement le premier pays noir indépendant du monde. Et l’usage non descriptif mais synonymique de nèg  et de homme (un grand nègre est un homme important et on précise quand nécessaire « ou nèg nwè ») ferait penser que la catharsis révolutionnaire a purgé les esprits  de toute trace traumatique. Or loin s’en faut ! La pensée coloriste héritée de la mentalité coloniale prospère encore insidieusement, même si seul le courant noiriste de l’École des Griots l’a ouvertement revendiquée dans une naturalisation-ethnicisation essentialiste. Certes, nous nous déclarons tous nègres d’Haïti lorsque nous ressentons que le pays est soit ostracisé soit victime d’abus venant de l’occident « blanc ». Mais pourtant, dans l’inconscient subsiste un fond de vase marécageuse, résidu d’une infériorisation devenue auto dévalorisation. Belle piste à explorer par une ethno, psycho, socio psychanalyse comme on voudra ! Je veux pour preuve de ce que j’avance cette pratique fréquente dans les classes du primaire qui consiste à humilier l’enfant et à lui faire honte, y compris par des qualificatifs franchement anti noirs. Ces derniers sont un avatar d’une sorte de déni identitaire dans lequel l’idéal du moi est d’origine exogène. 
        Pour conclure et sans se plaire à jongler avec les paradoxes provocateurs, est-il abusif de voir dans notre système scolaire (je n’ose dire notre école) le plus grand commun diviseur ? On ne peut parler chez nous de l’école de la république, comme le font d’autres pays. L’idéal républicain a dépéri, victime des luttes pour le pouvoir qui ponctuent notre histoire de peuple. Et ce qu’en créole on nomme « foli chef » ferait bien de chacun, s’il n’y prend garde, un petit colon local. La place de la violence physique, avec les châtiments corporels dans le cadre de l’éducation familiale et scolaire en est une preuve Et ce ne sont pas nos écoles dans lesquelles règne trop souvent l’arbitraire, sous couvert de maintien de la discipline, qui proposent un autre modèle. Ne disposons-nous pas de dictons pour nous justifier : « Ti moun se ti bèt » ; « Se baton ti moun konprann » ? Si, en touche finale, on rappelle que la philosophie implicite de la pensée éducative dominante fait primer la concurrence individualiste sur la solidarité concitoyenne, il n’y aura plus grand-chose à ajouter. ֖ D’une manière ou d’une autre tout cela contribue à faire de l’école le plus grand commun diviseur.
                                                                                                          Pétionville, le 18 juillet 2026
                                                                                                                   Patrice Dalencour